Vers la science ouverte : de l’archivage à la diffusion des données de la recherche à partir de l’API de Nakala – Étude de cas en islamologie classique

Adrien DE JARMY
ATER, GEO, Université de Strasbourg
Docteur de Sorbonne Université

[13.03.2024]

Quels problèmes techniques liés à la présentation et à la diffusion des données visuelles de la recherche?

♦ Objectif du travail

À l’image des discussions qui ont alimenté la mise au point de la méthode historico-critique pour étudier la réception des Écritures et la figure de Jésus dans le christianisme, les historiens des débuts de l’Islam débattent depuis plus d’un siècle de l’approche à adopter pour reconstituer la biographie du Prophète Muḥammad. Par ailleurs, depuis les premiers travaux des orientalistes, la recherche s’est focalisée sur l’étude du personnage historique et a délaissé l’examen des représentations variées du Prophète qui ont émergé à différents moments de l’histoire. L’objectif de mon travail de doctorat a consisté à établir une méthode qui permette de dater et de localiser la mise en circulation de récits associés ou attribués à Muḥammad dans la tradition islamique (sīramaġāzī, hadith et tafāsīr) entre le Ier/VIIe et le IIIe/IXe siècle au Proche-Orient (Arabie, Syrie-Palestine, Irak-Iran, Égypte), et de replacer ces discours dans leurs contextes historiques respectifs et au sein des débats qui animent les premiers savants musulmans.

Ma méthode de travail a principalement consisté à recenser un échantillon d’environ 3000 paroles ou hadiths attribués à Muḥammad, à ses Compagnons (al-Ṣaḥāba) ainsi qu’à la génération des Successeurs (al-Tābiʿūn) dans une base de données programmée en langage SQL, à l’aide de la version pour particulier du logiciel de gestion de base de données open source MySQL[1]. Pour alimenter les différents sujets abordés lors de la thèse, j’ai ensuite pu programmer des requêtes en langage SQL (Search Query Language)[2] afin d’extraire tous les hadiths sur un thème donné, ainsi que les autorités responsables de la transmission de ces paroles. Au total, plus de 1200 transmetteurs au Proche-Orient ont pu être identifiés grâce à cette méthode. Plus d’une centaine de diagrammes de transmission des hadiths ont ensuite été réalisés à l’aide du logiciel de cartographie conceptuelle Cmap Tools[3]. La présentation de ces diagrammes était absolument essentielle pour mon travail car toute la méthode de datation reposait sur l’identification d’un certain nombre de « cas cliniques » de diagrammes, c’est-à-dire de modèles récurrents dans la transmission du hadith. Or, ces diagrammes comportent régulièrement un nombre important de chaînes de transmissions, parfois plus de 30 ou 40, ce qui posait plusieurs problèmes pour leur intégration en format papier (fig. 1). Une solution consistait à les placer seulement en annexes à la fin du manuscrit, mais cela aurait rendu la lecture particulièrement fastidieuse pour le jury, alors que le cœur de l’argumentation repose sur les diagrammes. Il fallait donc trouver un moyen de renvoyer le lecteur vers ces diagrammes au fil de la lecture.

1. Exemple de diagramme complexe présenté dans la thèse et réalisé avec Cmap Tools

 

♦ Présentation de l’entrepôt en ligne Nakala

Nakala est un entrepôt conçu pour la gestion, la préservation et le partage des données numériques dans le domaine des sciences humaines et sociales. Il a été développé par Huma-Num, une très grande infrastructure de recherche (TGIR) mise en place par le Ministère de l’Enseignement supérieur en France pour soutenir la recherche scientifique en fournissant des services et des ressources numériques variés[4]. Nakala est avant tout un entrepôt numérique, dont l’objectif est de permettre l’archivage des données sur le long terme ainsi que d’organiser la gestion des métadonnées de toutes sortes. Contrairement à de nombreux entrepôts en ligne privés, Nakala a pour principal avantage de respecter les principes du FAIR, la description des données suivant le standard Dublin Core[5], largement reconnu sur le web. Par ailleurs, les métadonnées sont rendues disponibles de manière interopérable grâce à l’API de Nakala et au protocole OAI-PMH[6], facilitant ainsi leur exploitation ou leur référencement par des agrégateurs externes tels que le moteur de recherche spécialisé ISIDORE[7]. En somme, les données déposées dans Nakala seront facilement retrouvables et utilisables des années plus tard après leur dépôt, tant que les serveurs Huma-Num continueront de fonctionner.

Précisons d’emblée que l’accès à Nakala est restreint aux chercheurs associés à un établissement de recherche français. Pour y accéder, il est nécessaire de prendre contact avec un référent Huma-Num afin d’obtenir un identifiant HumanID, qui permettra de se connecter à la plateforme[8]. En général, l’utilisation de Nakala intervient plutôt à la fin du projet de recherche, dans le cadre de la mise au point d’un plan de gestion des données (PGD). Toutefois, il est possible de s’en servir pour présenter les données visuelles de ses propres recherches dans le cadre d’un travail de doctorat ou même de la publication d’un article scientifique.

Se référer aux données déposées dans Nakala dans ses publications : mini-URL, codes QR et solutions hybrides

♦  Intégrer une mini-URL grâce à l’API de Nakala

            Le procédé le plus simple que j’ai trouvé consiste à copier-coller dans son article l’URL d’intégration et/ou de téléchargement des données entreposées à partir de l’API[9] de Nakala (fig. 2). L’URL d’intégration permet au lecteur d’accéder à la donnée et de la visualiser. L’URL de téléchargement permet au lecteur de télécharger le document sur son propre appareil. L’intégration d’une URL complète reste toutefois contraignante, notamment dans le cas d’une publication sur papier. Le lecteur doit en effet retranscrire une adresse particulièrement longue dans son navigateur. Dans le cas où le chercheur souhaiterait se référer à plusieurs documents, ce procédé peut devenir rapidement fastidieux et décourager le lecteur de les consulter. J’ai trouvé là aussi, deux moyens de contourner ce problème.

2. Utilisation de l’Url d’intégration à partir de l’API de Nakala

La première solution que j’ai adoptée consiste à créer une mini-URL à partir de l’URL d’intégration ou de téléchargement. De nombreux outils gratuits en ligne existent pour créer une mini-URL, et je me suis en effet d’abord tourné vers le site vu.fr pour créer les miennes[10]. La durée de validité des mini-URL n’est toutefois pas connue : si le site vient à être hors-ligne, alors celles-ci ne seront plus valables. Fort heureusement, la plateforme Huma-Num fournit son propre outil appelé HNURL, qui procure aussi l’avantage de ne pas voir le nom d’un site tiers s’afficher dans l’URL. L’outil se charge de réduire sensiblement la taille de l’URL, ce qui permet de l’intégrer plus facilement en note de bas de page, ou même dans le corps du document, sans que celle-ci n’occupe plusieurs lignes de textes. En cliquant sur la mini-URL dans un fichier PDF, le lecteur ouvrira automatiquement une autre fenêtre et pourra consulter la donnée. Lors de la consultation de la donnée, le lecteur peut opérer de gros plans ou même faire pivoter l’image. En revanche, sur un format papier, le lecteur devra tout de même retaper la mini-URL dans la barre d’adresse du navigateur.

♦ Générer un code QR associé à une URL d’intégration / de téléchargement

La seconde solution consiste à créer un code QR (ou code à réponse rapide) associé à l’URL d’intégration ou de téléchargement fourni par Nakala, voire à la mini-URL elle-même. La création d’un code QR rend la consultation des données encore plus simple : le lecteur n’a qu’à « flasher » le code d’un fichier PDF ou d’un document imprimé sur papier avec une tablette ou même un smartphone. La plateforme Huma-Num ne fournissant pas d’outil pour générer des codes de ce type, il faut se tourner vers des outils en ligne tels que QR Code Generator[11] ou QRCode Monkey[12]. Ces deux sites proposent de réaliser gratuitement des codes QR personnalisables. Ce système est particulièrement efficace pour diffuser des données difficilement intégrables dans un fichier PDF ou un document imprimé, comme des diagrammes complexes, des cartes détaillées en couleur ou tout type d’iconographie.
Cette solution a également l’avantage de proposer une véritable interaction entre les supports papier et numérique. Le lecteur peut profiter du support papier pour lire la démonstration dans de bonnes conditions et surligner le texte manuellement, tout en gardant un œil sur les diagrammes grâce à un ordinateur, une tablette, ou même un smartphone si l’écran de celui-ci est assez grand. Il est aussi possible de guider le lecteur dans le corps du texte, en lui proposant de réaliser un agrandissement sur une partie plus spécifique d’un diagramme ou d’une carte. En somme, en plus de permettre l’archivage de ses données et de les mettre à la disposition du plus grand nombre grâce à Nakala, cette méthode ouvre de vraies potentialités en termes de présentation et même d’argumentation scientifique.

Un autre avantage du code QR réside dans son fonctionnement même. Contrairement à la mini-URL qui renvoie l’utilisateur vers un serveur tiers qui a généré cette adresse, le code QR contient lui-même directement les informations. L’adresse URL originale est ainsi directement encodée, ce qui rend théoriquement les codes QR utilisables à vie, tant que le serveur qui héberge les données reste accessible. À ce sujet, on pourrait envisager que, dans le futur, la plateforme Huma-Num se dote de son propre générateur de codes QR pour éviter aux chercheurs d’avoir à se reposer sur des sites tiers.
Il est aussi possible d’envisager des solutions hydriques. Dans le manuscrit de la thèse, j’ai ainsi fait le choix d’intégrer dans le corps du texte une mini-URL ainsi qu’un code QR pour faciliter l’accès aux données à partir d’un fichier PDF ou du support papier (fig. 3). Les diagrammes ont également été placés à la fin de chaque chapitre, afin que le lecteur puisse tous les consulter d’une traite sans avoir à « reflasher » chacun des codes précédents.

3. Présentation « hybride » avec code QR et mini-URL associés
Quelques limites dans la présentation visuelle des données

Malgré ces possibilités, Nakala reste avant tout un entrepôt numérique, et l’emploi que nous en faisons pour la diffusion de la recherche relève en quelque sorte d’un usage détourné de la fonction originelle de cet outil. Ainsi, la première limitation concerne la présentation relativement austère de la plateforme, réservée à un public de chercheurs et d’habitués des outils numériques. Pour présenter et vulgariser l’ensemble de ses données au public, Nakala dispose d’une extension nommée « Nakala_Press », censée permettre la création d’un site web à partir de données regroupées en collection[13]. Si cet outil est à première vue une très bonne idée, celui-ci offre relativement peu de choix dans la présentation des données et n’est de fait pas très attrayant. Un module de rédaction en HTML-CSS, à l’image d’un WordPress permettrait de combler en partie ce problème. De fait, les chercheurs français préfèrent toujours exposer leurs projets par l’intermédiaire d’un carnet Hypothèse, dont la forme ressemble de fait plutôt à un blog et permet surtout de diffuser des billets. À l’étranger, les institutions utilisent également Omeka, un outil bien plus flexible, mais qui demande des connaissances plus étendues en informatique[14]. L’utilisateur doit apprendre à créer une base de données relationnelles en MySQL, laquelle servira à stocker les données présentées sur le site. En outre, l’utilisateur doit soit payer un abonnement à un tiers pour pouvoir héberger son site et le mettre en ligne, soit se coordonner à son institution de recherche pour l’héberger, ce qui pose là aussi des questions concernant le référencement du site internet.

Un second inconvénient concerne le statut des données une fois celles-ci déposées dans Nakala. En effet, leur modification n’est plus possible une fois les données rendues publiques. Or, non seulement il est possible de faire des erreurs, mais on peut aussi envisager que le chercheur souhaite actualiser ses données. Ce problème s’est posé à moi lorsque, après la thèse, il a fallu enrichir certains diagrammes pour la publication d’articles dans des revues scientifiques. La seule solution consiste alors à déposer les données dans Nakala, qui les considérera comme de nouvelles données individuelles indépendantes des précédentes.

Conclusion

Cette étude de cas en islamologie classique a mis en lumière les enjeux techniques liés à la visualisation et à la dissémination des données de recherche, spécifiquement celles concernant les récits associés au Prophète Muḥammad. L’utilisation de l’API de Nakala, un dépôt en ligne conçu pour la gestion et la conservation des données numériques en sciences humaines et sociales, a permis de surmonter certains de ces défis. Nakala est avant tout une infrastructure robuste respectant les principes du FAIR, facilitant ainsi l’archivage et la gestion des métadonnées de manière interopérable. Une utilisation « détournée » de l’API de Nakala offre également des perspectives intéressantes quant à la gestion, la présentation et la diffusion des données. Pour intégrer efficacement ces données dans les publications, diverses solutions ont été envisagées, telles que l’emploi de mini-URL et de codes QR associés aux données hébergées sur Nakala. Ces solutions assurent une véritable interaction entre les supports papier et numérique, procurant aux lecteurs un accès aisé aux données visuelles.
Cependant, malgré ses avantages, Nakala présente encore des limites, notamment en ce qui concerne l’aspect esthétique des données et la possibilité de les modifier une fois qu’elles sont rendues publiques. Des efforts supplémentaires sont requis pour améliorer l’interface utilisateur et résoudre ces problèmes. En outre, des investissements dans le développement d’outils de visualisation des données plus sophistiqués pourraient également être bénéfiques, permettant ainsi aux utilisateurs de mieux interagir avec les données hébergées sur la plateforme. Enfin, il est essentiel de trouver des solutions permettant aux chercheurs de modifier ou de mettre à jour les données une fois qu’elles ont été rendues publiques sur Nakala. Cela pourrait impliquer la mise en place de mécanismes de révision des données, permettant ainsi aux chercheurs de corriger les erreurs et d’ajouter de nouvelles informations sans compromettre l’intégrité des données déjà publiées.

Notes

[1] https://www.mysql.com/fr/.

[2] Littéralement « Langage de requêtes structurées ». Langage créé au milieu des années 1970 par Donald Chamberlin et Raymond Boyce, sur les bases de l’article d’Edgar Frank Codd, « A relational model of data for large shared data banks », paru en juin 1970 dans la revue de l’Association for Computing Machinery. Tous les trois sont d’anciens informaticiens d’IBM. Le langage SQL est reconnu par la très grande majorité des systèmes de gestion de bases de données relationnelles (SGBDR) comme Heurist, mais aussi MySQL.

[3] https://cmap.ihmc.us/.

[4] https://www.nakala.fr/.

[5] Standard de description de données facilitant leur interopérabilité. Il s’agit du format obligatoire pour le protocole OAI-PMH.

[6] Open Archives Initiative Protocol for Metadata Harvesting. Il s’agit d’un protocole d’échange de données.

[7] https://isidore.science/.

[8] https://humanid.huma-num.fr/.

[9] Interface de programmation de l’application. « Interface logicielle qui permet de “connecter” un logiciel ou un service à un autre logiciel ou service afin d’échanger des données et des fonctionnalités »: voir https://www.cnil.fr/fr/definition/interface-de-programmation-dapplication-api#:~:text=Une%20API%20(application%20programming%20interface,des%20donn%C3%A9es%20et%20des%20fonctionnalit%C3%A9s.

[10] https://vu.fr/.

[11] https://fr.qr-code-generator.com.

[12] https://www.qrcode-monkey.com/fr/.

[13] Pour plus d’informations, voir le tutoriel Huma-Num (2021, 30 septembre): «Module 5 Diffuser ses données avec NAKALA_PRESS – Présentation, Laurent Capelli», dans Gérer ses données en SHS avec les services et outils proposés par la TGIR Huma-Num [Vidéo], Canal-U –https://www.canal-u.tv/107976 (Consultée le 14 janvier 2024).

[14] https://omeka.org/.

Adrien de Jarmy
Adrien de Jarmy

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Adrien de Jarmy (13 mars 2024). Vers la science ouverte : de l’archivage à la diffusion des données de la recherche à partir de l’API de Nakala – Étude de cas en islamologie classique. Techniques au Top. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/w0yb


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